Changement d'adresse

Après avoir longtemps hésité, j'ai décidé cette fois de franchir le pas et de quitter 20six pour m'installer ailleurs. J'avais envie de changer mon intérieur, de passer à autre chose et 20six ne me semblait plus pouvoir répondre à mes besoins.

Il y a maintenant plus de deux ans et demi, je me suis lancé dans cet exercice inédit pour moi, profitant d'une période de grande disponibilité. J'ignorais combien de temps pourrait durer cette petite plaisanterie. Aujourd'hui, alors que mon temps est beaucoup plus compté, après 187 notes et presque autant de disques chroniqués, je ne me vois pas arrêter tant j'aime ce petit exercice un peu idiot, peut-être désuet et répétitif, mais qui me procure un réel plaisir. J'espère que ce plaisir est partagé par mes quelques lecteurs, habituels ou occasionnels.

Merci à tous ceux qui sont venus me suivre ici, j'espère qu'ils viendront me voir là-bas. Je laisse encore quelques bagages sur 20six, au plaisir de vous revoir donc dans mon nouveau chez-moi.

Retrouvez-moi dès maintenant à cette adresse:

http://lamateur75.wordpress.com/

A très bientôt.

 

Le sombre héros de l'amer

Baby Bird There's something going on (1998, Echo)
babybird

En 1995, un drôle d'oiseau venu de Sheffield, Angleterre, débarquait les poches remplies de chansons qu'il semait à la volée au fil de quatre albums ébouriffants, enregistrés pour la plupart à la maison et publiés en rafale en l'espace de quelques mois. Lesdites chansons révélant une créativité folle, le monsieur (Stephen Jones aka Baby Bird) finit par attirer l'attention et décrocha quelques tubes rutilants en 1996 avec son album Ugly beautiful ("Goodnight" ou "You're gorgeous") . Pour ceux qui voudraient en savoir plus, je les invite cordialement à aller voir par ici ou par , cela m'évitera de me répéter.

Derrière le côté bricoleur de génie, capable des plus belles fulgurances avec trois francs six sous, on sentait chez Baby Bird un évident côté obscur. Au détour d'un trait d'humour tordu, d'un texte malade, d'un morceau poignant posé au milieu de ce fatras peu commun, on percevait chez notre oiseau des signes de mauvais augure. Ces impressions furent un peu éclipsées quand Baby Bird décrocha la timbale, celui-ci prenant un malin plaisir à brouiller les pistes derrière son air goguenard. Et pourtant, deux ans après le succès, il n'est plus temps de rire sur ce There's something going on. Le noir est mis et il est d'encre.

Le canard en plastique au crâne fracassé et sanguinolent représenté sur la pochette rappelle la pochette tordue de Bad shave mais c'est bien ainsi, tout fracassé que nous apparaît Baby Bird. Une chape de plomb semble s'être abattue sur cet album et l'on y entend un homme tourmenté, blessé, parfois profondément poignant. Disque malaisant, n'ayant rien pour séduire si ce n'est quelques bribes de charme pop laissées ici ou là. Musicalement, Baby Bird continue de faire montre de sa facilité et de son art de touche-à-tout, annexant par exemple à plusieurs reprises le territoire trip-hop sans apparaître dépaysé. Mais on entend aussi à plusieurs reprises comme de la lassitude, comme un poids trop lourd pesant sur ses épaules.

Au final, le disque apparaît comme un imposant disque malade, pas forcément toujours convaincant mais extrêmement touchant. On retiendra ainsi le glaçant "Bad old man" introductif, et ses paroles détraquées: "He puts razorblades in ice creams / Shots paedophiles in a wet dream" . Les textes sont d'ailleurs constamment sombres et quand notre homme proclame "You will always love me", il faut bien y entendre une menace ("You will never be free") . Baby Bird frappe réellement au coeur avec le déchirant et magnifique "Back together", morceau de désarroi amoureux comme on en connait peu. Impossible aussi de ne pas se sentir glacé par le terrifiant "Take me back", chanson d'enfant perdu ressassant des images effrayantes, chanson d'homme seul dans le noir. On mentionnera quand même quelques instants de semi-répit, avec ce "If you'll be mine", qui essaie d'être charmant sans y parvenir vraiment, ou l'apaisé et conclusif "There's something going on", comme une accalmie dans la douleur.

Je n'ai plus entendu parler de Baby Bird pendant longtemps après ce disque, un autre album paraissant en 2000, Bugged, puis Jones disparaissant jusqu'en 2006 pour revenir avec Between my ears there's nothing but music. J'ai appris récemment que le bonhomme avait refait surface l'an dernier avec un nouveau projet, joliment intitulé Death to the Neighbourhood mais j'avoue ne rien en avoir écouté encore.

 

 

Voyage au bout de la nuit

Christophe Aimer ce que nous sommes (2008, AZ/Universal)
christophe

Sept ans après l'immense Comm' si la terre penchait, dont j'ai déjà parlé ici même, Christophe revenait l'an dernier démontrer qu'il était loin d'avoir perdu la main, continuant de graviter bien au-dessus de la mêlée.  

Christophe croise dans des eaux que lui seul fréquente, nourrissant ses compositions de ses fétichismes (le blues, les claviers, le cinéma, son imaginaire de collectionneur) et de son noctambulisme. Travaillant dans son appartement équipé d'un studio, surplombant la ville et ses lumières de son antre dans lequel il malaxe les sons et les textures, Christophe livre un nouvel objet sonore non identifié, entre blues cosmique, electronica bleu nuit et lyrisme troublant. Metteur en scène de génie, Christophe agence ses morceaux comme un projectionniste impressionne la toile, soignant raccords et lumières, sans négliger le casting (on croisera ainsi pêle-mêle Debbie Doss - ex Buggles - , Isabelle Adjani, Sara Forestier, Florian Zeller, Eumir Deodato ou Carmine Appice) .

Le disque s'ouvre par le féérique "Wo wo wo wo" sur lequel Isabelle Adjani vient poser sa voix de diva. Tout cela est charmant mais les choses sérieuses viennent après avec les sublimes "Magda" et "Mal comme", diamants bruts scintillant dans un clair-obscur pictural. On touche encore d'autres sommets avec l'époustouflant "It must be a sign". Une mélodie somptueuse au piano accompagne la voix âgée de la photographe Denise Colomb dans un extrait d'un film sur Antonin Artaud, puis le morceau décolle en sérénade andalouse d'une beauté sidérante. Christophe fait baisser l'intensité sans cesser d'être charmant avec l'épatant "Tonight, tonight" puis mine de rien, il hausse de nouveau le niveau avec le sidérant "Panorama de Berlin", déambulation fantasmagorique dans un Berlin de nuit, allant (une fois encore) chercher des poux à Robert Wyatt en personne. Christophe rappelle ensuite son amitié avec Alan Vega sur un "Stand 14" brut et stylé à la fois, puis met en musique une de ses interviews avec classe et humour (et on retiendra cet épatant "Je sais ce que je cherche, quand je trouve, je fais" ) . Après un petit relâchement, le temps d'un ou deux morceaux plus dispensables, le disque se clôt sur le lyrisme bouleversant de "Parle lui de moi" avant que Daniel Filippacchi mette un point final (long point final) sur un étonnant générique parlé.

Christophe confirme ici sa singularité, apparaissant, surtout depuis le décès de Bashung, comme le dernier géant de la chanson d'ici, seul Dominique A semblant pouvoir lui en contester le titre. A son rythme, hors du temps et toujours en quête de nouvelles sonorités, il construit une oeuvre sans équivalent, brillante et lumineuse.

 

 

 

Labyrinthe

School of Seven Bells Alpinisms (2009, Ghostly)

School of Seven Bells Alpinisms 

Voici un disque qui me laisse quelque peu partagé, un album qui n'emporte pas la décision sans coup férir et auquel je pourrais bien me frotter encore quelques temps sans en avoir fait le tour. Ce trio américain, composé de Ben Curtis, ex-Secret Machines (pour ceux qui connaîtraient) , et des jumelles Claudia et Alejandra Deheza semble en tous cas s'être déjà bâti une certaine réputation si j'en crois les critiques très positives que j'ai pu lire ici ou là.

Qu'en est-il alors de cet Alpinisms? Les School of Seven Bells, tirant leur nom d'un gang de pickpockets colombiens recrutant essentiellement des jeunes enfants, délivrent une drôle d'electro-pop, convoquant les mânes du shoegazing de la fin des années 1980. Le groupe joue d'atmosphères vaporeuses, Curtis élaborant les fondations autour desquelles les deux soeurs placent leurs harmonies vocales éthérées. Le résultat évoque un My Bloody Valentine sans l'incandescence ou les Cocteau Twins après une cure de rave. Le groupe ne se limite cependant pas à cette sphère d'influences, traçant à l'occasion de jolies lignes de fuite vers les musiques orientales et africaines.

Parmi les réussites incontestables du disque, on classera sans hésiter l'élévation de "Face to face on high places", l'hypnotique "Wired for light" ou le précieux "For Kalaja Mari". On s'inclinera surtout devant la grâce constellée de "Half asleep" ou "Connjur", deux magnifiques fuites pop sculptées dans les embruns. Mention aussi au terminal "My cabal" qui nous emporte à l'unisson dans une drôle de lumière blanche. Le groupe touche cependant ses limites quand sa dream-pop confine un peu trop au vaporeux, pouvant du coup provoquer de drôles de migraines chez l'auditeur qui ne serait pas dans l'humeur adéquate. On pense notamment à l'éprouvant "Sempiternal/amaranth" placé au mitan du disque et dont les dix minutes s'avèrent assez peu digestes.

S'ils ne décrocheront peut-être pas le titre de révélation de l'année, les School of Seven Bells auront su livrer un album intriguant, drôle de labyrinthe dans lequel il arrive qu'on se perde un peu mais qu'on aime à emprunter encore tant on ne sait jamais vraiment si on en connaît bien tous les recoins.

 

 

 


Un homme très fréquentable

Katerine Mes mauvaises fréquentations (1996, Rosebud)

 katerine

Dix ans avant la tornade "Louxor j'adore" et l'electro-pop mâtinée de glam de Robots après tout, il était bien difficile d'envisager comment allait tourner l'étonnant Vendéen à l'écoute de ce remarquable disque. Après deux albums passés plutôt inaperçus, où notre actuelle bête de scène préférait le plus souvent se cacher en faisant interpréter ses compositions par d'autres (et notamment sa soeur Bruno (!) ) tant l'angoisse l'étreignait à la vue du micro, Katerine affirmait déjà une identité des plus originales.

Au sein d'une scène française alors bien pauvre, Katerine osait afficher des influences qui en intimideraient plus d'un. Avec son chant et ses poses de dandy décalé, Monsieur Katerine entend ici en découdre avec des aînés aussi prestigieux que Joao Gilberto, le meilleur Henri Salvador et surtout la grâce et la fantaisie inégalées du  merveilleux tandem Legrand/Demy. Katerine aligne ainsi en un peu plus d'une demie-heure quinze vignettes précieuses et brillantes, à l'instrumentation finement ourlée et à la richesse mélodique éclatante. Entre easy-listening, bossa nova, chanson française et notes jazzy, Katerine redonne son sens le plus percutant au terme souvent moisi de variété française - à l'instar à l'époque d'un Dominique A ou d'un Miossec, dans des champs d'expression radicalement différents.

Alors que retenir de ces trente minutes graciles et gracieuses? Le bel emballement du chavirant "Mon cœur balance" ou la guitare crépusculaire du sublime "Chanson des jours bénis"? Le duo burlesque et grandiose "Parlez-vous anglais Mr Katerine?" , pas si loin des élucubrations géniales de Divine Comedy? Ou bien encore la reprise si évidente de "La joueuse", entendue dans la BO de Cléo de 5 à 7 et réalisée à l'origine par le duo Varda / Legrand? Katerine ne se laisse jamais écraser par le poids de cette référence majuscule et s'en sort au contraire avec une élégance déconcertante, ramenant aussi à la mémoire de nos oreilles les perles inaltérées interprétées jadis par Jeanne Moreau. J'accorderai une mention spéciale au bouleversant "Vacances à l'hôpital" , fugue princière liserée de noir, à l'instar d'ailleurs de bon nombre de titres de l'album, tant les textes sombres apportent un contrepoint à la finesse des mélodies.

La découverte récente de ce disque rehausse dans mon esprit la valeur de Katerine, que j'appréciais plus pour son personnage et ses performances live magistrales que pour sa production musicale. J'irai donc frayer volontiers avec ces Mauvaises fréquentations.




 

 

La grande dépression

Kanye West 808s and heartbreak (Roc-a-Fella, 2008)
Kanye west

Kanye West ne représentait pas grand chose à mes yeux jusqu'à cet album. J'aime bien le rap - et certaines de mes notes publiées ici peuvent le démontrer - mais sans en être un spécialiste ou sans en suivre l'actualité de près. J'étais donc passé assez largement à côté des productions du Chicagoan, écoutant un morceau par-ci par-là ou lisant quelques critiques souvent laudatives, mais j'aurais par exemple été bien incapable de le reconnaître sur une photo ou de citer un seul titre de chanson. Malgré son statut de superstar que lui conféraient ses nombreuses productions et sa triplette d'albums (The college dropout, Late registration et Graduation) , je ne connaissais pour ainsi dire rien de West.

Et puis j'ai posé une oreille sur ce disque et j'en suis revenu tout chamboulé. Composé suite au décès de sa mère et après une rupture sentimentale apparemment difficile, 808s and heartbreak est un disque bouleversant. Un bref survol des commentaires ayant fleuri sur le Net à propos de cet album m'a pourtant révélé combien ce disque avait pu susciter de perplexité chez les fans du rappeur. Il faut dire que Kanye West emprunte ici une voie particulièrement casse-gueule. Le rappeur flamboyant et producteur à succès expose sans pudeur ses blessures et son coeur brisé, choisissant de surcroît d'utiliser de bout en bout l'auto-tune, ce dispositif transformant la voix un peu à la manière d'un vocoder. En retour, le rappeur s'exposait donc aux critiques virulentes sur cette option ainsi qu'aux railleries de ceux moquant les pauvres petits bobos d'un privilégié.

Critiques sans fondement à mes yeux. Le recours à l'auto-tune colle parfaitement à l'ambiance générale du disque. Entre beats minimalistes et nappes de synthés, les douze morceaux semblent comme pris dans la glace, transis et gourds. L'album s'ouvre sur un ténébreux "Say you will", suintant la mélancolie par tous ses pores. S'ensuit "Welcome to heartbreak", poignante remise en question intime menée par le licou par une phrase de clavier minimale. Avec "Heartless", Kanye West entame son réglement de comptes post-rupture, mais même ses rodomontades ("You'll never find nobody better than me") sont imbibées de douleur. Le disque se poursuit avec le tendu "Amazing" (même si un peu théâtral) avant la drôle de transe malade de "Love lockdown", percutée de rythmes africanisants. L'anodin "Paranoid" marque une pause avant le formidable tiercé "Robocop", "Street lights" (qui m'évoque carrément les errances nocturnes grandioses des fantastiques Blue Nile) et "Bad news", morceau proprement bouleversant sur lequel West se montre à terre et sans fard. Le final du disque est plus anecdotique mais ne suffit pas à faire baisser le niveau de l'ensemble.

Avec cet album, Kanye West signe un grand disque malade et dépressif.

 

 


L'enfant de l'espace

Grandaddy The sophtware slump (2000, V2)

grandaddy 

Grandaddy se forme au début des années 1990 autour du cerveau fragile et génial de Jason Lytle. Le groupe cherche un certain temps la bonne formule avant de finalement produire un premier album en 1997, Under the western freeway, remarqué notamment par la grâce de l'épatant "AM 180". Trois ans plus tard, ce combo californien (en provenance de Modesto - "une sale ville, tant pour l'esprit que pour le corps" dixit Lytle) s'affirme encore davantage avec ce formidable Sophtware slump.

Au verso du livret intérieur, on voit un cowboy seul, tout de blanc vêtu, un clavier sous le bras et en train de regarder vers la lune brillant dans la nuit noire. Cette photo résume à elle seule la musique du groupe: ses influences folk, sa fascination rétro-futuriste pour l'espace, son goût pour les claviers et les envolées planantes. Grandaddy se situe en effet à un drôle de carrefour, à l'improbable point de jonction entre Neil Young pour les mélodies déchirantes, Pink Floyd pour les odyssées au long cours en mode intergalactique, Pavement pour la façon de présenter des chefs-d'oeuvres pop dans un écrin rouillé et une certaine électro-pop à la ELO. Par-dessus tout cela vient se poser la voix d'enfant blessé de Jason Lytle, chantant avec cette innocence bouleversante des paroles d'une tristesse profonde.

Grandaddy pose d'entrée le grand oeuvre du disque avec l'extraordinaire odyssée "He's simple, he's dumb, he's the pilot", sorte de "Space oddity" du nouveau siècle, la modestie et la mélancolie venant remplacer la flamboyance grandiose du classique de Bowie. Après ces huit minutes époustouflantes, le groupe ne s'essouffle pas pour autant et aligne une poignée de morceaux remarquables, de la bouleversante complainte "Jed the humanoid" au tourbillon stellaire de "The crystal lake". En fin de disque, Lytle vient déposer deux merveilles en apesanteur, "Miner at the dial-a-view" qui évoque le somptueux "Clouds across the moon" du Rah Band et "So you'll aim toward the sky", véritable rêve éveillé en provenance des sphères célestes.

En 2003, Grandaddy allait à mon sens progresser encore d'un niveau avec l'exceptionnel Sumday. S'ensuivra un dernier album, Just like the fambly cat, que je ne connais pas, mais qui marquera l'implosion du groupe miné par la déprime pesante de Lytle. Ce dernier nous est revenu cette année avec un premier disque solo, Yours truly, the commuter.